Aujourd’hui on a la possibilité de tout apprendre, et les écoles, universités et instituts s’efforcent de sortir toute une panoplie de cours offrant la possibilité d’être à chaque fois plus savant, plus performant, plus informé… reste qu’aucune école ou université plus qualifiée qu’elle soit ne peut pas nous apprendre les choses pourtant les plus essentielles de la vie.
Apprendre qui on est n’est enseigné nulle part, seulement à l’école de la vie qui est même parfois insuffisante pour nous faire comprendre un tas de choses. Apprendre qui on est, est aussi apprendre qu’on ne sera plus rien un jour, notre corps sera déshabité de nous, et nous, ne serons plus la même chose sans lui. Apprendre qui nous sommes est aussi apprendre que nous existons grâce aux autres pendant notre vie, mais aussi après notre vie, car la seule immortalité dont nous jouirons c’est la mémoire des autres.
Cette mémoire des autres, existence prolongée de nous mêmes ne se construit que pendant notre vie, et quelque part cette construction est le crédit de notre existence.
Lorsque quelqu'un part, on est confronté au deuil, à la douleur qui nous impose son absence désormais permanente. Cette douleur ne se réconforte que dans la mémoire, dans les souvenirs bons et mauvais, dans la reconstruction du temps, des images, des expériences. La disparition nous apprend combien il y a de nous dans ceux qui partent, et nous confronte à la disparition d’une partie de nous mêmes et c’est la mémoire qui nous la rend.
Si notre identité est ce construit des particularités et des appartenances, alors lorsque quelqu’un meurt ou disparaît, une partie manquante de notre identité fait qu’elle devienne une fois de plus mutante, cette fois-ci non pas par addition, mais par soustraction d’une de ses composantes.
Octavio Paz le disait déjà, « pour être moi, j’ai besoin des autres, les autres qui ne sont pas si je n’existe pas, les autres qui me donnent pleine existence ». Je sens que la mort nous confronte à une double perte pas seulement de celui qui est disparut mais aussi à ce que disparaît de lui en nous mêmes, avec sa mort.
La mémoire peut bien nous aider à réconforter les images et travailler l’absence, mais cet exercice de mémoire peut être aussi douloureux. Cependant si la perte peut être douloureuse, elle peut être aussi salutaire lorsqu’elle advienne suite à une longue maladie par exemple.
Ça faisait des années que mon père ne respirait plus très bien 40 ans de cigarette, une hygiène de vie déplorable, une personnalité dépressive, pas de génie pour les affaires, de la mauvaise chance et le tour était joué. Les dernières années il avait démissionné à la vie, on ne le voyait plus rien faire d’autre que d’être face à son ordinateur ou la télé, l’humeur aigrit mais le geste tendre.
L’impuissance que nous avons tous senti de le voir au bord de la falaise, en train de bousiller sa vie, sa santé, ses relations amicales et familiales, rien n’a été utile pour lui faire changer d’habitudes, même s’il était conscient de ce qu’il devait changer pour que les choses aient mieux pour lui et ceux qui étions autour, c’était plus fort que tout…. Sa volonté n’était pas suffisante, il souffrait, et il nous faisait souffrir en le voyant se suicider un peu tous les jours.
Plusieurs fois la mort a montré son visage sans l’amener. Le jour qu’elle est venue pour de bon, la douleur n’était pas au rendez-vous, seulement le soulagement. On était surs qu’il ne souffrirait plus, et nous non plus.
Je me suis rendue compte combien la présence d’une personne est liée au contexte. Je n’étais pas chez moi, lorsque mon père est mort. Je ne pouvais pas rejoindre ma mère, je suis resté à l'étranger et du coup ce deuil était plutôt le prolongement de mon absence du pays pendant six ans. Sa mort m’a soulagé car je le savais soulagé lui aussi, il était lassée de la vie depuis longtemps et il ne faisait qu’invoquer le jour où il serait en fin mort. Il nous a fait bien comprendre qu’il n’était pas heureux et nous nous sentions impuissants car rien ni personne ne pouvait combler ce vide énorme qui le tourmentait.
Finalement, lorsque je suis rentrée au pays quelques mois après, j’ai en fin vécu son absence, j’étais confronté à ce vide qui avait laissé et seulement là, la douleur est venue contribuer à la construction de cette absence.
Avant, j’était sa fille, aujourd’hui je suis une femme sans père, et mon identité n’est plus la même que lorsqu’il était vivant. Il m’habite différemment c’est ma mémoire qui le construit à partir de ce qu’il fût. C’est ma mémoire qui adopte et raccommode ce qu’il a voulu me montrer de la vie, bon et mauvais. Parfois je me rend compte que ces apprentissages qui nous laissent les autres peuvent nous marquer à jamais, combien les autres peuvent nous construire et parfois nous détruire si nous ne sommes pas capables de nous défaire de ce qui ne nous convient pas.
Depuis, je me suis confrontée à d’autres pertes familiales, d’abord mon oncle, après mon copain, et maintenant je revis la perte de mon père car ma tante suit exactement le même chemin.
Depuis toute petite j’étais la prunelle de ses yeux. Bien des choses de ce qu’elle est, font partie de mon identité, c’est maintenant que la mort s’approche lente et inéluctable que je réalise combien sa vie et son amour me traversent. Je suis encore loin je ne peux pas être là pour elle, l’aider à partir est maintenant l’impuissance qui me terrasse. Ce passage là, j’aimerais bien pouvoir le vivre, elle a laissé tellement de choses en moi, et je la sait seule d’esprit. J’aimerais bien pouvoir le faire savoir combien je l’aime, je l’admire, je le suis reconnaissante de tout ce qu’elle m’a donnée. Et la distance c’est ce qui me fait vivre un double deuil, celui de ne pas être là pour l’aider partir et celui de la perdre.